Crédit photo : Frédéric Stucin

Habiter le monde autrement : rencontre avec Maxime Blondeau, cosmographe

Maxime Blondeau enseigne l'anthropologie à Sciences Po et à l'École des Mines. Le succès fulgurant de ses publications sur les réseaux sociaux a remis au goût du jour une discipline ancienne, la cosmographie. Les cartes, photos et textes qu'il diffuse renouvellent notre rapport au territoire et au vivant. Son premier livre, "Géoconscience" (Allary Éditions, 2024), a reçu le Prix du Livre Environnement et le Grand Prix du Futur. Le second volet, "Bioconscience", paraît le 8 octobre chez le même éditeur.

Après Géoconscience, vous publiez à présent Bioconscience : de quoi devons-nous prendre conscience ? Que devons-nous apprendre ou réapprendre à voir ?

Maxime Blondeau : Il s’agit surtout de prendre conscience que la manière de percevoir notre territoire recouvre plusieurs dimensions. Au fil de mes recherches, j’ai réalisé que nous envisageons notre environnement immédiat selon des ressorts très culturels, étroitement liés à notre éducation, notre langue, nos croyances, nos religions… C’est ce que j’appelle la géoconscience, qui renvoie à la conscience géographique de la Terre et du territoire.

Mais habiter un lieu ne se limite pas à la perception de sa dimension spatiale. Nous sommes aussi en contact avec les multiples dimensions du vivant, avec les végétaux, avec les animaux, avec le monde microbien invisible. Là encore, j’ai constaté que nous abordions cette dimension à travers des récits et des visions collectives finalement très culturels. Les termes Géoconscience et Bioconscience correspondent donc à une tentative de réfléchir à notre perception collective du territoire, au sens de l’espace d’un côté, du vivant de l’autre.

Un troisième axe sur lequel je travaille renvoie au lien entre notre rapport au temps et notre rapport au territoire. C’est ce que j’appelle la Chronoconscience.

En tant qu’anthropologue, vous rappelez que la technologie modifie aussi notre rapport au monde. Qu’est-ce que le numérique a changé dans notre manière d’appréhender le vivant ?

M. B : Le numérique fait partie intégrante de ce lien culturel que nous entretenons avec le territoire. Sa puissance est telle qu’elle devient pervasive, c’est-à-dire qu’elle intègre tous les aspects de notre vie quotidienne. De fait, le numérique influence fatalement nos croyances, nos récits, notre rapport au monde.

Son pouvoir de métamorphose n’est en soi ni bon ni mauvais : il peut être extraordinairement bénéfique ou extraordinairement dommageable en fonction de l’usage qu’on en fait. Dans certains cas, le numérique nous déconnecte totalement du territoire, et c’est effectivement un vrai danger. Mais dans d’autres, il peut aussi nous reconnecter à notre environnement et nous permettre de prendre conscience de certaines de ses dimensions parfois invisibles au quotidien, mais pourtant essentielles. Le numérique peut donc aussi agir comme une puissance de transformation extraordinairement profonde, avec des implications écologiques, économiques, sociales, voire spirituelles. C’est de cette manière que j’essaie de m’en servir.

Vos publications ont très rapidement rencontré un large public sur Linkedin. Avez-vous été surpris par leur succès ?

M. B : Oui, surpris par son ampleur et sa vitesse. Constater que la question du territoire, dans toutes ses dimensions, parle véritablement à tout le monde et relie entre elles toutes les catégories sociales, voilà ce qui m’a le plus surpris. Le rapport au territoire a une dimension universelle, empreinte d’émotion, d’attachement, de curiosité, qui s’inscrit dans un espace-temps donné. Certains vont réagir à l’échelle d’un village, d’une montagne, d’une forêt ; d’autres à celle d’une région ; d’autres encore à celle d’un pays. Aucune échelle n’est meilleure qu’une autre. Ce que cela révèle, c’est la puissance narrative, cosmographique, de la relation entre les humains et leurs territoires. Je crois que le succès de mes publications vient de là.

« Rapprocher les humains de leur territoire »

Le numérique permet aussi de relier le local et le global. Comment articuler ces deux dimensions sans que l’une ne s’oppose à l’autre ?

M. B : C’est compliqué. Être trop investi dans l’une de ces deux échelles peut conduire à occulter l’autre, y compris lorsqu’on réfléchit aux enjeux du climat, de la biodiversité et des territoires. Trop de local évacue la vision globale et trop de global fragilise les identités locales. C’est un vrai risque qu’il faut prendre en compte.

La clé se trouve donc nécessairement dans l’intégration des deux : prendre en compte le global dans nos décisions locales, et le local dans nos décisions globales. C’est l’ambition que je donne à mon travail, même si ce n’est pas simple à mettre en pratique. C’est précisément ce que j’appelle la cosmographie, cette manière d’écrire le territoire avec le concours de la photographie, du cinéma, de la cartographie et du texte, et qui permet de faire le lien entre toutes ces dimensions.

Couverture du livre Bioconscience, un nouveau regard sur le vivant, de Maxime Blondeau (Allary Éditions).

Vous parlez aussi d’une crise d’amour du vivant. Comment raviver ce lien avec le vivant qui nous entoure ?

M. B : Il n’existe évidemment pas de recette miracle, mais concilier la connaissance et l’émotion, le savoir et la beauté, est un cocktail qui fonctionne assez bien. Une carte, par exemple, comporte souvent ces deux dimensions : une dimension scientifique, de données, et une dimension esthétique, un trait, une expression. C’est de cette manière que j’essaie de susciter l’émerveillement, ce sense of wonder comme on dit dans la littérature de l’imaginaire.

Je ne m’interdis pas non plus de recourir à la juste dose d’alerte, de peur, de lucidité. Tout est une question d’équilibre, de dosage. Certaines personnes réagissent à la peur, leur instinct de survie se déclenche face au danger ; d’autres sont plus animées par le désir de protéger et de préserver. Ces deux ressorts différents ont malgré tout la même finalité : rapprocher les humains de leur territoire.

Un beau texte et une belle image diffusés sur les réseaux sociaux ne risquent-ils pas de nous maintenir dans le seul registre de l’émotion, mais sans réellement nous connecter au territoire ?

M. B : Si, bien sûr. L’essentiel de la relation entre l’humanité et le reste du vivant n’est pas de l’ordre de la connaissance ou de l’émotion, mais de l’expérience vécue, concrète, sensorielle, physiologique. Ce que nous connaissons vraiment du vivant ne vient ni des livres ni de la science, mais de l’expérience physique. Une partie de mon travail ne peut donc pas se passer du terrain et de la sensation vécue.

C’est pourquoi, à la suite de Bioconscience, je lance une initiative qui se déploiera à partir de 2027 : des séries d’événements très locaux autour d’une redéfinition de la prospérité, à la croisée du territoire et du vivant. L’idée est de rapprocher les habitants de leur propre territoire, sur des périmètres restreints d’une vingtaine de kilomètres, pour observer ce qui se recompose dans cette relation ancrée. On sort ainsi du registre de la sensibilisation, que je pratique depuis trois ans sur les réseaux sociaux, pour entrer dans celui de l’expérimentation. L’objectif est également d’y associer étroitement les enfants.

C’est ce que vous portez avec Le Dôme ?

M. B : Exactement. Nous avons créé une fondation, une structure d’intérêt général, pour mener ces initiatives locales de reconnexion. L’année 2026 reste chargée, avec la sortie du livre et les salons littéraires qui suivront ; 2027 est plus ouverte pour lancer les premiers événements.

Vous reprenez dans votre travail cette citation attribuée à Francis Bacon : « La nature est une femme publique. Nous devons la mater, pénétrer ses secrets et l’enchaîner selon nos désirs ». La dénonciation des violences faites aux femmes peut-elle être mise en rapport avec l’évolution de notre rapport au territoire ?

M. B : Absolument ! Dans les premières pages de Bioconscience figure d’ailleurs l’image de la Vénus de Hohle Fels. Cette statuette en ivoire de mammouth, considérée comme la plus ancienne sculpture humaine connue à ce jour, représente un corps de femme, symbole de fertilité et de procréation. Elle évoque la relation ancestrale qui s’est développée au fil du temps entre la représentation du vivant, de la terre comme matrice de ce vivant, et le statut de la femme dans la société humaine.

Des chercheuses comme Marylène Patou-Mathis, préhistorienne spécialiste de la condition des femmes dans la préhistoire, montrent que cette représentation a évolué au fil des civilisations. Il existe sans doute une corrélation entre la représentation de la femme et celle de la terre-mère, entre notre rapport aux genres et notre manière de nous comporter face au territoire qui nous entoure.

La volonté de remplacer la carte Mercator par une représentation du monde plus équitable vous paraît-elle répondre à cette évolution ?

M. B : C’est plutôt une manière de répondre à un problème par un autre problème. La carte Mercator déforme les pôles et une partie des continents. Elle donne l’impression que l’Afrique est plus petite que des régions du Nord comme le Canada ou la Russie. On lui oppose donc une nouvelle carte en prétendant qu’elle serait la bonne, et je pense que la plupart des gens qui découvrent cette information croient effectivement que la nouvelle carte est plus juste. Mais ce n’est pas le cas : il n’existe aucune carte juste. Toutes les cartes sont des choix, qui représentent bien certaines zones et en déforment totalement d’autres. Une carte du monde est une décision, jamais neutre ni objective.

C’est certainement une bonne chose de remettre en question la carte Mercator, à condition de ne pas se tromper de raison : elle n’a pas été conçue à l’origine pour diminuer la taille de l’Afrique au profit des pays du Nord, mais parce qu’elle était la seule utilisable en pratique par un marin pour naviguer au compas. Traiter ce sujet comme un complot des pays du Nord contre les pays du Sud, c’est répondre à un besoin de simplification par une autre déformation, tout aussi simplifiée, qui recrée d’autres injustices dans la façon dont on interprète le monde.

« Un troisième monde est en train de s’inventer« 

Vous dites que le monde ne doit pas être perçu comme un stock, mais comme un flux, qu’il faut le penser comme un milieu plutôt que comme un outil. Qu’est-ce que cette distinction peut-elle changer dans notre manière d’habiter le monde ?

M. B : La vision du stock renvoie à notre manière de penser le territoire, apparue il y a 10 000 ou 12 000 ans, lorsque nous sommes devenus sédentaires. De ce point de vue, nous ne sommes pas encore sortis du Néolithique, puisque nous continuons à nous représenter l’espace-temps que nous habitons comme une ressource, une sorte de stock dans lequel puiser : la terre, l’eau, tout ce que nous pouvons dominer techniquement, ensemencer, extraire, féconder pour en tirer ce dont nous avons besoin.

Avant l’avènement de l’agriculture, ce n’était pas du tout le cas. Pendant des millions d’années, l’être humain ne se représentait pas le territoire comme une réserve, mais comme un cosmos complexe, peuplé de puissances avec lesquelles il fallait négocier, commercer, dialoguer.

La société moderne prend désormais conscience de ses limites, de la finitude du monde, de la fragilité de ses ressources. Nous sommes finalement en train de remettre en cause cet état d’esprit néolithique, cette vision du monde-ressource, pour retrouver un monde-flux, un système complexe aux interactions riches. Cela ne signifie pas pour autant un retour au Paléolithique : nous avons développé une telle puissance technique que nous ne pouvons pas redevenir des chasseurs-cueilleurs nomades.

Un troisième monde est donc en train de s’inventer, celui où la technologie pourrait être mise au service d’un équilibre harmonieux et dynamique avec le territoire, pour un usage raisonné de notre rapport à l’espace-temps. C’est pour cela que je parle de flux plutôt que de stock, une notion qui vaut aussi pour les entreprises : beaucoup considèrent encore les ressources matérielles, minérales, mais aussi le vivant, comme de simples stocks. On pourrait pourtant imaginer des systèmes comptables alternatifs, qui intègrent davantage les flux que les stocks et qui permettent d’harmoniser notre relation au territoire.

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