Pouvez-vous présenter Vent d’Est et ses objectifs ?
Ruxandra Serban : J’ai créé Vent d’Est en 2023 avec la conviction que le cinéma ne doit pas être réservé aux professionnels du secteur. J’ai voulu ouvrir cet univers aux entrepreneurs, dirigeants et investisseurs qui souhaitent participer à l’aventure d’un film et accompagner sa naissance. Concrètement, Vent d’Est repose sur deux ambitions. D’une part, permettre à des investisseurs privés de devenir producteurs associés et de vivre une expérience unique, bien au-delà de la simple dimension financière. D’autre part, offrir aux réalisateurs et aux artistes de nouveaux moyens pour faire émerger des œuvres ambitieuses, à une époque où les financements publics deviennent plus rares. Nous créons finalement un pont entre deux mondes qui se connaissent peu mais qui partagent beaucoup : celui de l’entrepreneuriat et celui de la création.
Le nom Vent d’Est renvoie directement à vos origines roumaines. La promotion du cinéma roumain est-elle au cœur du projet ?
R.S : Vent d’Est est effectivement un clin d’œil à mes origines roumaines, mais c’est avant tout une invitation au voyage et à la découverte. Notre ambition n’est pas de promouvoir uniquement le cinéma roumain, mais de faire émerger des histoires et des talents qui méritent d’être vus, quelle que soit leur origine.
Nous avons naturellement des liens forts avec plusieurs réalisateurs roumains de premier plan. Je pense notamment à Cristian Mungiu, qui vient de remporter avec Fjord sa seconde Palme d’Or à Cannes, mais aussi à Cristi Puiu, Bogdan Muresanu, Corneliu Porumboiu ou Anca Damian, qui ont largement contribué au rayonnement du cinéma roumain sur la scène internationale. Mais nous travaillons également avec des cinéastes venus d’autres horizons, comme Radu Mihaileanu ou Laïla Marrakchi. Nous sommes convaincus que les plus belles œuvres naissent souvent de ces dialogues entre les cultures.
Vent d’Est a une vocation profondément européenne et méditerranéenne. Nous cherchons à créer des ponts entre l’Est et l’Ouest, entre les artistes et les investisseurs, entre des sensibilités et des univers différents. Le cinéma est un langage universel. Il permet de mieux comprendre les autres et, parfois, de porter un autre regard sur le monde.
Pour nous, l’origine d’un film compte moins que la force de son histoire, la singularité de son regard et la capacité de ses créateurs à toucher le public. C’est cela que nous cherchons à accompagner.
« Notre rôle est de faire appel à des entrepreneurs et des investisseurs qui souhaitent accompagner des films comme ils pourraient le faire pour une startup »
Votre modèle de financement très participatif tranche avec le système français, structuré autour du CNC et des aides publiques. Comment vous situez-vous par rapport à ce modèle ?
R.S : Je vois notre approche comme complémentaire plutôt qu’alternative. Le modèle français, fondé sur le CNC et les aides publiques, est unique au monde et a permis l’émergence d’un cinéma extrêmement riche. Beaucoup de grands films n’auraient sans doute jamais vu le jour sans lui.
Chez Vent d’Est, nous explorons une autre voie : celle du capital privé. Je viens du monde de l’entrepreneuriat et j’aborde naturellement la production avec cette culture. Notre rôle est de faire appel à des entrepreneurs, des dirigeants et des investisseurs qui souhaitent accompagner des projets auxquels ils croient, comme ils pourraient le faire dans une startup ou une entreprise en développement.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas uniquement de réunir des financements, mais de constituer autour de chaque film une communauté de producteurs associés qui partagent une même vision et une même passion. Ils deviennent partie prenante d’une aventure artistique et humaine qui peut durer plusieurs années.
À mesure que les financements publics se raréfient un peu partout en Europe, je suis convaincue que le capital privé a un rôle croissant à jouer dans le développement du cinéma indépendant. L’objectif n’est pas de remplacer les modèles existants, mais d’apporter davantage de liberté aux créateurs et de permettre à des œuvres ambitieuses de voir le jour.
Finalement, le cinéma et l’entrepreneuriat reposent sur des ressorts très similaires : une vision, une équipe, du risque, de la persévérance et parfois, lorsque toutes les conditions sont réunies, de très belles réussites.

Vous avez une longue expérience d’entrepreneuse, à la tête d’une importante agence de communication roumaine. Comment s’est opéré le passage de la communication au cinéma ?
R. S : Le passage s’est fait très naturellement. J’ai passé près de vingt ans à développer l’une des principales agences de communication de Roumanie. Ce métier m’a appris à raconter des histoires, à fédérer des talents, à bâtir des partenariats et à faire émerger des projets ambitieux. Avec le recul, je me rends compte que ce sont précisément les qualités que l’on retrouve dans le métier de producteur.
Ma rencontre avec le cinéma est d’abord née d’une passion. J’ai commencé à accompagner plusieurs films indépendants roumains qui disposaient de moyens très limités. J’ai alors mobilisé mon réseau de clients, des fournisseurs, de médias et de partenaires pour leur permettre d’exister. Sans vraiment le savoir, j’étais déjà en train de produire des films, mais différemment.
J’ai très vite découvert à quel point le cinéma ressemblait au monde de l’entreprise. Dans les deux cas, on part d’une vision, on réunit une équipe, on trouve des financements et on accepte une part de risque pour donner vie à quelque chose qui n’existait pas auparavant.
Cette aventure m’a permis de collaborer avec des réalisateurs extraordinaires et de comprendre qu’il existait une autre manière de produire, plus entrepreneuriale, plus ouverte et plus proche des investisseurs privés. C’est cette conviction qui a donné naissance à Vent d’Est.
Au fond, je n’ai jamais vraiment changé de métier. J’ai toujours cherché à faire se rencontrer des talents, des idées et des femmes et des hommes prêts à croire en un projet. Le cinéma est simplement devenu le plus beau terrain d’expression de cette passion.
Qui sont vos investisseurs et qu’est-ce qui les attire vers ce modèle ?
R. S: Beaucoup de nos investisseurs sont d’anciens clients de l’agence ou des personnes issues de leurs propres réseaux. Ce sont des entrepreneurs, des dirigeants ou des investisseurs qui, pour la plupart, n’étaient pas destinés à travailler un jour dans le cinéma.
Ce qui les attire, c’est d’abord la nature des projets. Nous choisissons des histoires profondément humaines, portées par des artistes engagés et des réalisateurs qui ont une véritable vision. C’est cette rencontre entre une œuvre et des femmes et des hommes qui y croient qui donne naissance à quelque chose de très particulier.
Au fil du temps, certains découvrent qu’ils ne financent pas simplement un film. Ils deviennent producteurs associés et participent à une aventure créative qui peut s’étendre sur plusieurs années. Ils suivent le développement du projet, rencontrent les réalisateurs, visitent les plateaux de tournage, assistent aux avant-premières et, parfois, accompagnent le film jusqu’aux plus grands festivals internationaux.
Je crois qu’il existe une proximité naturelle entre les entrepreneurs et les artistes. Dans les deux cas, il faut de la vision, de la persévérance et une forme de courage pour donner vie à une idée.
Au fond, nos investisseurs n’achètent pas seulement une part d’un film. Ils deviennent les compagnons de route d’une aventure artistique et humaine. Et bien souvent, film après film, ils découvrent une passion qu’ils ne soupçonnaient pas ou qu’ils pensaient inatteignable.
En tant que productrice, on peut dire finalement que votre rôle est d’animer des communautés unies par la passion du cinéma.
R.S : Absolument. C’est d’ailleurs l’une des dimensions que je préfère dans ce métier. Nous ne construisons pas seulement des films, nous réunissons des artistes, des entrepreneurs et des investisseurs autour d’une même passion.
Au fil des projets, une véritable communauté se forme. Certains investisseurs arrivent pour un film et restent pour les suivants. Au fond, nos investisseurs n’achètent pas seulement une part d’un film. Ils deviennent les compagnons de route d’une aventure artistique et humaine.
« le cinéma peut jouer un rôle unificateur à une époque où les tensions géopolitiques et les flux d’information ont parfois tendance à nous éloigner les uns des autres »
La France produit 250 films par an, la Roumanie une vingtaine. Pourtant, le talent est partout. La preuve est en avec la Palme d’or décernée pour la deuxième fois à Cristian Mungiu. Est-ce que Vent d’Est s’inscrit dans une logique de rééquilibrage de la production européenne ?
R.S. : Je ne parlerais pas de rééquilibrage, mais plutôt d’ouverture et de circulation des talents. La Roumanie produit moins de films que la France, mais elle a vu émerger des cinéastes extraordinaires comme Cristian Mungiu, Cristi Puiu ou Anca Damian, qui ont largement contribué au rayonnement du cinéma européen.
Chez Vent d’Est, nous croyons que les grandes histoires n’ont pas de frontières. Nous travaillons avec des réalisateurs et des producteurs venus de différents horizons, de l’Europe de l’Est au bassin méditerranéen, avec la conviction que le talent est partout, mais que les opportunités et les financements sont encore très inégalement répartis.
Notre ambition est de créer des ponts entre l’Est et l’Ouest, entre les artistes et les investisseurs, entre les cultures et les sensibilités. Le cinéma a cette capacité unique de nous faire découvrir l’autre et, parfois, de nous rapprocher. C’est cette conviction qui guide chacun de nos projets.
Vous essayez finalement de rapprocher les individus.
R.S. : Oui, autant que possible, avec les moyens qui sont les nôtres. Nous essayons surtout d’intensifier les échanges entre l’Est et l’Ouest et de faire circuler les talents, les histoires et les regards. La Roumanie n’est qu’à trois heures d’avion de la France, mais elle reste encore méconnue du public français alors qu’elle regorge de créateurs extraordinaires.
Je suis convaincue que le cinéma peut jouer un rôle unificateur à une époque où les tensions géopolitiques et les flux d’information ont parfois tendance à nous éloigner les uns des autres. Les films nous rappellent que nous sommes finalement beaucoup plus proches que nous ne le pensons.
La Palme d’Or de Cristian Mungiu donne de la visibilité et inspire confiance, mais les prix ne font pas le public. Ce qui compte, ce sont les histoires et leur capacité à toucher le plus grand nombre. C’est ce que nous essayons de construire, film après film.
Pour en savoir plus
Le site de Vents d’Est
Les comptes Instagram et LinkedIn de Ruxandra Servan.


