“Écrire est une démarche charnelle” – Rencontre avec l’écrivaine québécoise Marie-Ève Nadeau.

Elle est de ces autrices qui s’imposent tout à coup dans le paysage littéraire et dont les univers vous marquent au fer rouge. L'auteure québécoise Marie-Ève Nadeau publie aux Éditions Mains Libres son troisième livre, Empupillé. À travers ce récit à la fois charnel et introspectif, l’écrivaine explore les zones d'ombre de l'intime avec une précision chirurgicale. Les étapes fondatrices de la vie (la construction de l’identité, la transmission, l’amour et le deuil) y sont portées par des personnages profondément travaillés, dont les émotions crues sont éclairées par une langue délicate et habitée. Rencontre avec une romancière qui transforme le réel en une poésie salvatrice.

Empupillé est votre troisième livre publié aux Éditions Mains Libres. Après le roman Nathan, qui plonge le lecteur dans la complexité de la réalité haïtienne, a suivi le recueil de nouvelles Un écureuil dans le piano, consacrées aux différentes facettes de la psyché féminine. Dans ce troisième texte, le point de vue féminin se fait encore plus intime, comme si l’on s’approchait d’une confession autobiographique. Est-ce une manière pour vous d’illustrer la porosité qui existe entre nos propres identités et celles des autres ?

Marie-Ève Nadeau : Pour Empupillé, j’ai imaginé un personnage principal féminin, Camille, avec qui je possède des points communs, sans toutefois qu’elle soit moi. L’exercice a été difficile. J’ai longuement hésité entre le « elle » et le « je », comment construire la narration, comment être avec Camille sans me fondre en elle, mais qu’à l’inverse, elle se fonde en moi. Comme pour mes autres textes, j’ai eu envie de parler de vies hors système, légèrement décalées, des vies qui suivent des pulsions davantage que de considérations rationnelles. J’aime explorer le décalage, le maillage entre le réel et l’imaginaire qui nous constitue, mais qu’une grande majorité se force à nier. Dans Empupillé, j’ai voulu examiner les différents points de vue et interprétations subjectives d’événements vécus par les personnages. La réalité n’a de sens que pour celui qui la vit, chacun crée sa propre trame narrative, construit sa vérité, et néanmoins, nous sommes tous poreux, nous nous influençons à nos corps défendants. Cela est fascinant. Nos identités ne sont pas condamnées à être fixes, closes, hermétiques ; elles sont mouvantes.

Votre vie s’écrit sous le signe de l’art depuis toujours, de la danse au cinéma, de la performance artistique jusqu’à l’écriture, en passant par l’industrie de la mode. Comment avez-vous franchi le pas de l’écriture après tant de projets où le corps est central ?

Selon mon expérience, l’écriture n’est pas éloignée du corps, bien au contraire. En dépit des apparences, le corps est constitutif à l’acte d’écrire. De même que le rythme est à la base de la danse et du cinéma, il est intrinsèque à l’écriture. Le mouvement, plus précisément la marche, fait partie intégrante de ma pratique. Après quelques heures passées assise à mon bureau, j’ai besoin d’aller marcher, seule, pour réfléchir au texte autrement. C’est souvent à l’occasion de ces déambulations où l’esprit est dans un état liminal, présent à la marche et à l’environnement mais aussi absent, rentré en soi et plongé dans des états réflexifs, qu’une idée surgit, qu’une phrase se construit ou qu’une scène se dessine. Et puis, écrire est un acte sensoriel ; les émotions passent à travers le corps avant de se transcrire en mots sur la feuille, les états vécus par les personnages doivent trouver un écho en soi afin d’être restitués au texte. Le corps devient ainsi un réceptacle de sensations, d’idées, de pensées ; il vibre. De surcroît, il y a le processus de lecture à voix haute pour s’assurer de la cohérence des rythmes, des fluidités ou des accrocs. En ce sens, je crois qu’écrire est une démarche très charnelle, du moins, en ce qui me concerne. Alors la transition d’un médium à l’autre s’est opérée naturellement, motivée par un besoin de simplicité technique et financière, de solitude, de légèreté, et surtout, d’amour de la langue.

« Je crois en l’importance de la flânerie et des temps longs »

Portrait de l'écrivaine québecoise Marie-Eve Nadeau
crédits : Catherine Nadeau, pour la collection agile.

Votre roman raconte la vie de personnages pour lesquels l’art n’est jamais une fioriture, mais une urgence, une nécessité vitale. À partir de quelle matière créez-vous vos personnages ?

Je dirais qu’ils apparaissent de mon vécu, de mes passions, de mes obsessions et de mes rencontres. L’art s’est inscrit dans ma vie dès l’âge de trois ans, alors que je fréquentais un jardin d’enfants d’inspiration Waldorf, la garderie Rudolph Steiner. Toute la journée, nous faisions des aquarelles, nous fabriquions des poupées, des lanternes qui illuminaient des fêtes nocturnes où nous déambulions dans les rues et dont il me reste des impressions de mystère et d’envoûtement. L’imaginaire, la magie, la création sont depuis cet âge inhérents à mon quotidien. La fougue créatrice ne m’a jamais quittée, elle n’a fait que se transformer, évoluer, s’articuler dans une forme puis une autre. C’est un prisme à travers lequel je regarde et expérimente la vie. Cela me permet de trouver du sens même lorsque la brutalité cherche à s’imposer. Par affinités, j’ai rencontré sur mon parcours des êtres tout aussi investis que moi. Le monde est suffisamment cru et désenchanté : le capitalisme nous assaille de toutes parts, l’efficacité et la performance nous abrutissent ; l’art est pour moi une forme de résistance (lorsqu’il n’est pas conçu pour répondre à un marché, évidemment). Il est impératif d’offrir d’autres discours, d’autres visions de l’ambition dont le succès n’est pas la seule définition. Je crois en l’importance des temps longs, de l’ennui, de la flânerie, de la quête qui ne cherche pas à définir son but avant de l’atteindre : « le refus de parvenir » comme l’écrit Corinne Morel Darleux dans son très bel essai Plutôt couler en beauté, que flotter sans grâce. Quoi de plus passionnant et radical que le cheminement, dans notre société où règne l’instantanéité qui nous sature de formes vides.

Quelle place ont vos influences littéraires dans votre propre travail de romancière ? Sont-elles vos sources d’inspiration principales ?

En premier lieu, mes influences littéraires me nourrissent intérieurement. Elles dessinent sur les parois de mon crâne une fresque humaine qui m’habite, m’influence, stimule mes réflexions. De la même manière, le cinéma agit en moi, bien qu’il soit de plus en plus difficile de trouver des propositions contemporaines qui ne répondent pas aux dictats du divertissement qui abêtit plus qu’il n’élève. Aujourd’hui, les documentaires, probablement en raison de leurs budgets moins extravagants, parviennent mieux que les fictions à proposer des univers riches et uniques. Le théâtre, la danse et la musique sont aussi des influences majeures. Tout cela se tisse, s’entremêle, résonne et s’inscrit en moi tantôt directement tantôt obliquement. Mes inspirations viennent aussi de choses vécues, vues, entendues, de gens rencontrés, d’êtres qui m’ont marquée, d’impressions, d’obsessions, d’incompréhensions, de sensations. C’est plutôt vaste ! En revanche, je suis très sensible au style dans l’écriture. Je suis toujours à la recherche de nouvelles voix. Pendant de nombreuses années, j’ai été influencée par les auteurs du XXe siècle, parmi lesquels les voix masculines dominaient, à l’exception de quelques femmes : Marguerite Yourcenar, Clarice Lispector, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Simone de Beauvoir. Je me réjouis que certaines maisons d’édition se donnent aujourd’hui la mission de nous offrir des textes d’autrices demeurées dans l’ombre : Goliarda Sapienza,Dorothée Letessier, Christina Pawloska et bien d’autres. Aujourd’hui, je m’intéresse de plus en plus à l’écriture de mes contemporain.nes. J’ai lu récemment Les habitantes de Pauline Peyrade dont j’ai fort apprécié la liberté et l’audace. Laura Vazquez m’interpelle également par les formes inusitées de ses écrits, sa langue aiguisée et son univers foisonnant.

Le roman est ponctué de gravures de l’artiste visuel montréalais Anthony Burnham. Pourquoi avoir décidé que ses œuvres accompagneraient l’univers de cette histoire ?

Au départ, l’idée est venue de mes éditeurs qui m’ont proposé d’insérer dans le texte quelques illustrations, si je le souhaitais. D’emblée, j’ai pensé à Anthony Burnham dont je connais le travail depuis une vingtaine d’années. Il a lu le texte, nous en avons discuté, et nous étions tous les deux d’accord pour ne pas illustrer le roman, mais pour en proposer plutôt des évocations. L’enjeu était considérable : offrir des résonances au texte sans limiter les interprétations. Pour ce faire, nous avons pensé à la gravure sur bois : la plus ancienne technique d’impression. Nous aimions l’idée de revenir à l’origine du geste et ainsi aller à l’encontre des images lisses et sans âme générées par l’intelligence artificielle. Le couteau enfoncé dans le bois, l’encre sur le papier, les entailles, les lignes délicates ou brutes octroient aux images un caractère énigmatique et puissant. Du reste, comme vous l’avez mentionné au début de l’entrevue, l’art est au cœur des vies des personnages de cette histoire, alors qu’il le soit aussi au cœur du livre nous semblait cohérent. C’est également un clin d’œil au travail artistique de mon personnage principal Camille, dont les photographies sont en dialogue avec des textes palimpsestes qu’elle écrit à l’endos de ses tirages. Je suis très honorée qu’Empupillé recueille ces gravures inédites généreusement réalisées par Anthony Burnham ; à la publication, j’ai eu l’impression d’un double accomplissement en texte et en image.

Empupillé, de Marie-Eve Nadeau, Éditions Mains libres, 2026.

Crédit photo haut de page Martin Laroque

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