Arnaud Chaigneau : “avec Kastel, nous voulons redistribuer la valeur de l’art”

Arnaud Chaigneau est un fédérateur insatiable. Depuis 20 ans, il lie entre elles les bonnes volontés, soutient les initiatives et débride les énergies. Cofondateur d'une agence de communication à Nantes, vice-président de Silicon Sentier et cofondateur de Numa à Paris, il a contribué à l'essor des tiers-lieux et des accélérateurs de start-up en France. Investi auprès des acteurs du climat, il a accompagné l'implantation de la Climate House à Bordeaux et en Nouvelle-Aquitaine. Avec trois associés, il lance aujourd'hui Kastel, qui propose d'appliquer au marché de l'art les règles du venture capital. Avec un objectif : soutenir la création.

Quel constat est à l’origine de la création de Kastel ?

Arnaud Chaigneau : Un constat contre-intuitif : le marché de l’art se porte bien. Si vous posez la question autour de vous, on vous parlera d’effondrement. C’est vrai pour une grande partie du marché, mais pas pour le haut. En 2025, les ventes mondiales ont progressé de 4 %, et les enchères au-delà de 10 millions de dollars de 30 % (NDLR : rapport Art Basel et UBS 2026). Un Klimt s’est vendu 236 millions de dollars en novembre 2025. Vingt noms pèsent plus de la moitié de l’indice Artprice100.

En dessous, c’est une autre histoire. Beaucoup de galeries, même historiques, ferment les unes après les autres, et le revenu médian des artistes plasticiens en France est inférieur à 10 000 euros par an. Des artistes exposés en musée prennent un travail alimentaire pour tenir. Le monde de l’art crée de la valeur, mais elle se concentre sur une centaine de noms, souvent disparus. L’idée de Kastel, c’est de faire arriver cette valeur au moment où elle change une trajectoire : quand l’artiste est vivant, et au début de sa carrière.

Quel modèle proposez-vous pour y parvenir ?

A. C : Notre point de départ est un postulat de Vincent Daffourd, à l’origine de Kastel : beaucoup d’artistes sont des entrepreneurs. Un artiste porté par une vision, qui fait évoluer son œuvre étape par étape, qui s’entoure, qui pivote quand une piste ne mène nulle part, suit la même logique qu’un fondateur de start-up. Il n’emploie pas ce vocabulaire, mais la dynamique est la même.

Ce qui a changé, c’est que ce monde est bousculé à trois niveaux. Les galeries, d’abord : la plupart font bien leur travail, mais beaucoup n’ont plus les moyens d’accompagner une carrière, et l’accompagnement est la première dépense qu’elles sacrifient. Les artistes, ensuite, qui parlent directement à leurs collectionneurs, sur Instagram en premier lieu, et vendent parfois sans intermédiaire. Les acheteurs, enfin : une génération d’entrepreneurs qui ont créé puis cédé leur société en quelques années. Ces exiteurs sont les nouveaux mécènes. Ils sont jeunes, ils veulent jouer un rôle, et ils mettent leur argent dans ce qui a du sens pour eux : l’impact, la démocratie, et un rapport nouveau à l’art.

Je connais bien ce public, que j’ai contribué à fédérer au sein de Life After Exit. Quand un exiteur achète une œuvre, c’est parce qu’elle le touche, pas pour spéculer. Ce qu’il veut, c’est connaître l’artiste, le suivre, dîner avec lui, le voir travailler. Les chiffres le confirment : dans l’enquête Art Basel et UBS de 2025, deux collectionneurs fortunés sur trois ont acheté dans l’année un artiste qu’ils ne connaissaient pas, et 35 % de leurs dépenses vont à des artistes émergents. Kastel est construit pour cette rencontre : un club où ces entrepreneurs rencontrent des artistes vivants, les suivent et achètent leurs œuvres avant le marché.

“Les artistes ont encore plus besoin d’être accompagnés que les entrepreneurs”

Vous avez établi un parallèle entre l’artiste et l’entrepreneur. Qu’ont-ils vraiment en commun ?

A. C : Une vision que personne d’autre ne voit encore, une tolérance au doute, et l’obligation de convaincre avant d’avoir des preuves. Et la capacité à s’entourer : un artiste construit rarement son parcours seul. Il a des assistants, il travaille avec des lieux, il choisit ses soutiens, ce qui relève d’une forme de management.

Il y a aussi le pivot. Une carrière avance par séquences, par tâtonnements, jusqu’au moment où l’artiste trouve son langage. Prenez Franck Noto : il a développé une technique très difficile à reproduire, et si vous regardez ses premières œuvres, vous mesurez le chemin parcouru. Il y a enfin le temps long. La recherche le dit : sur un demi-million de trajectoires d’artistes, ce sont les cinq premières expositions qui verrouillent une carrière, et les dix premières années qui décident de tout. C’est exactement la fenêtre d’un investisseur en amorçage.

À l’inverse, qu’est-ce qui distingue l’artiste de l’entrepreneur ?

A. C : L’entrepreneur est un opportuniste, au bon sens du terme : il répond à un besoin du marché. L’artiste, lui, crée un langage que le marché n’a pas demandé. On ne peut pas lui demander de « scaler », ni de pivoter sur commande, ni de produire pour plaire.

L’autre différence, c’est l’absence de filtre. La société d’un entrepreneur ne porte pas son nom. L’artiste, lui, sort quelque chose de ses tripes et doit accepter qu’on lui réponde « j’aime » ou « je n’aime pas ». J’ai accompagné près de 250 entrepreneurs, je sais combien il leur est difficile de se détacher de leur produit. Pour un artiste, c’est infiniment plus dur. C’est pour cela que les artistes ont encore plus besoin d’être accompagnés que les entrepreneurs. Et dans un métier où un artiste sur cinq est encore en activité dix ans plus tard, le soutien du début compte double.

Arnaud Chaigneau, cofondateur de Kastel, assis sur un perron de pierre devant une porte sombre, les mains jointes, une plante en pot à ses côtés.

Kastel a annoncé une levée de fonds. Quel est le profil de vos premiers investisseurs ?

A. C : Des entrepreneurs, pour l’essentiel. Des profils de la tech, du sport, de l’immobilier, du cinéma, de la santé, de plusieurs pays, et quelques personnalités publiques. La levée s’est faite en 20 jours, avec des tickets capés pour permettre un vrai casting. J’ai une bonne expérience des levées de fonds : 20 jours, c’est très rapide, et ça dit quelque chose de l’attente.

Je ne suis volontairement pas allé chercher des professionnels du monde de l’art. Les investisseurs ont été sélectionnés comme Kastel sélectionne ses artistes : pour créer un effet tribu, pas un entre-soi. Celui qui fait cavalier seul n’entrera pas chez Kastel, pas plus que l’artiste qui voudrait occuper tout l’espace. Créer un esprit communautaire, d’entraide, d’harmonie, c’est mon métier depuis vingt ans, et c’est ce que je veux appliquer au monde de l’art.

Kastel revendique l’héritage de La Peau de l’Ours, un club d’investissement fondé en 1904 autour du collectionneur André Level. Comment vous situez-vous par rapport à ce lointain prédécesseur ?

A. C : En 1904, André Level et quelques amis achètent ensemble des œuvres de jeunes peintres, Matisse, Picasso, Braque, et les revendent à Drouot dix ans plus tard, en reversant une part de la plus-value aux artistes. Comme eux, nous achetons des œuvres d’artistes de notre temps. C’est la filiation directe.

La différence, c’est que Level achetait et attendait. Nous achetons et nous agissons. Kastel accompagne concrètement les artistes dans leur carrière : lieux d’exposition, collectionneurs, résidences, visibilité. Et nous le faisons avec les outils de 2026. Kastel n’aurait pas pu naître en 2024, parce que l’intelligence artificielle est présente à tous les niveaux du dispositif. Nos outils analysent des trajectoires d’exposition sur trente ans pour repérer les schémas qui mènent à la reconnaissance, et reconnaissent une œuvre en une seconde. La dimension technologique de Kastel, pilotée par notre associé Thibaut Manent, est absolument fondamentale.

“Prendre le temps de comprendre l’artiste et son travail”

Vous indiquez que la sélection passe aussi par douze à dix-huit mois de visites d’atelier. Que cherchez-vous à comprendre durant ce délai ?

A. C : Kastel a été lancé officiellement en juillet 2026, mais Julie et Vincent Daffourd suivent et collectionnent certains de nos artistes depuis plus de sept ans. On ne juge pas une œuvre, on observe une trajectoire. Entre deux visites, on regarde ce qui a bougé : est-ce que la recherche avance ? Est-ce qu’elle reste cohérente ? Est-ce que l’artiste tient son cap quand personne ne le regarde ? Un an et demi, c’est le temps qu’il faut pour voir une ligne se dessiner, pas un point.

Kastel repose sur deux piliers. Le club, d’abord : des membres et des artistes qui se rencontrent autour d’expériences, un dîner chez un membre avec l’artiste et trois de ses œuvres sur la table, une visite d’atelier, un salon dans un appartement privé. C’est là que nous apprenons à connaître les artistes, et c’est là qu’ils rencontrent leurs premiers collectionneurs. L’investissement, ensuite : chaque année, Kastel fait un pari fort sur deux ou trois artistes issus de cette communauté, en leur achetant un ensemble d’œuvres. C’est autour de ces œuvres que nous déployons toute la force du réseau.

Un comité d’experts, (Alain Falys de M&A Arts, Julie Corver et Laurie Bonin de Artpoint…), nous aide à anticiper les tendances. Leur rôle est de nous proposer une quarantaine d’artistes qu’ils suivent depuis au moins dix-huit mois. Puis, comme dans un accélérateur, nous misons d’abord sur la personne. Quatre questions : est-elle entièrement consacrée à sa pratique ? Crée-t-elle par nécessité ? A-t-elle un langage propre ? Sa trajectoire peut-elle sortir de la norme ? Il faut la rencontrer, recueillir des recommandations, la « palper ». Chaque dossier passe ensuite dans notre modèle, qui vérifie aussi qu’il n’y a pas de problème de réputation. Ici, nous parlons d’argent, donc de gestion du risque. Une quinzaine de noms repassent en comité, et deux ou trois entrent en investissement.

Peut-on vraiment transposer l’approche du venture capital au monde de l’art ?

A. C : Oui, à travers l’accompagnement. Les artistes ont besoin de capitaux, de ressources, d’un écosystème : tout ce que la tech a reçu depuis vingt ans avec l’appui de l’État et de la French Tech, et qui n’existait pas dans l’art avant la création de Kastel. Une étude publiée dans Science en 2018 l’a mesuré sur 500 000 artistes : dix ans après leur cinquième exposition, 39 % de ceux qui ont commencé dans des institutions prestigieuses exposent encore, contre 14 % de ceux partis de la périphérie. Le talent n’y figure pas, parce qu’il ne se mesure pas. Ce qui se mesure, c’est le réseau. Et le réseau, un tiers peut l’apporter. C’est le raisonnement de Y Combinator, appliqué aux artistes vivants.

On peut aussi transposer la logique de portefeuille. On m’a souvent dit qu’on ne gagnait pas d’argent avec l’art. C’est faux, à condition d’appliquer de vraies techniques de diversification : associer des artistes très jeunes, à fort potentiel et à fort risque, à d’autres déjà installés, exposés en musée. Nous croyons enfin au principe de l’édition, pour réduire le risque et tester le marché avant de miser sur une œuvre unique. Les acheteurs de toiles à 10 000 ou 40 000 euros sont très souvent passés d’abord par des éditions : ils apprennent à connaître l’artiste avant de laisser naître le désir d’une pièce majeure.

Ce qu’il ne faut pas transposer, c’est l’impatience. Un artiste ne se « scale » pas, et revendre vite abîme sa valeur. On prend la rigueur du VC. On laisse l’impatience.

“L’art représente le dernier lien dans un monde qui se fissure”

Un investisseur cherche naturellement à faire croître la valeur de son actif. Comment éviter que l’accompagnement de Kastel n’influence le travail de l’artiste ?

A. C : La règle est simple : nous intervenons sur tout ce qui entoure l’œuvre, jamais sur l’œuvre. L’atelier, la visibilité, le réseau, la gestion, oui. Le sujet, la forme, la direction, non. C’est écrit dans nos contrats. Nous ne sommes ni un agent, ni une galerie ; l’artiste ne nous doit rien et nous ne lui facturons rien.

Quand nous avons annoncé à certains artistes que nous pensions leur acheter un ensemble d’œuvres, plusieurs ont répondu : « Super, je vais créer quelque chose pour vous. » Justement non. Nous achetons l’artiste tel qu’il est. Un artiste qui produit pour plaire au marché perd exactement ce qui fait sa valeur, et un investisseur qui pousserait dans ce sens détruirait son propre actif. Le second garde-fou, c’est le profil de nos investisseurs, qui acceptent le temps long : cinq à dix ans, le temps qu’une cote s’installe.

Plusieurs initiatives rapprochent aujourd’hui l’art, la culture et l’investissement. Des fonds d’investissement dédiés à la culture se montent, la production de cinéma s’ouvre aux investisseurs privés. Que vous paraît dire de notre époque cette évolution ?

A. C : C’est le point qui me passionne le plus. Nous vivons peut-être enfin un croisement des mondes. Le monde de l’art était plutôt clos ; il s’ouvre à de nouveaux capitaux, de nouveaux artistes, de nouveaux acheteurs, souvent guidés par quelque chose qui les dépasse. L’histoire de la tech, celle de l’impact et du climat et celle de l’art sont en train de se rejoindre. Ce rapprochement est un garde-fou dans un monde qui se raidit. Quand un pouvoir hostile aux libertés s’installe, il s’en prend d’abord à la culture. S’il croit attaquer un univers fermé, il affrontera en réalité un croisement de mondes.

On me demandait récemment pourquoi quelqu’un venu du climat et de l’impact se lançait dans l’art. Justement parce que l’art représente pour moi le dernier lien dans un monde qui se fissure, où les gens ne se parlent plus. Ce qui fait la beauté de l’art, c’est le regard, l’intention qui traverse une œuvre et qui crée de l’émotion et du lien. Je viens aussi de la philanthropie, c’est pourquoi le modèle de Kastel prévoit une redistribution vers des causes qui nous tiennent à cœur : la place des femmes, celle des minorités, mais aussi la nécessité de rester humble face au vivant. Nous ne sommes que des visiteurs de ce monde. C’est aussi ça, je crois, que nous dit l’art.

Pour en savoir plus

Visitez le site web de Kastel

Consultez notre interview de Ruxandra Serban,
productrice et fondatrice de Vent d’Est,
club d’investissement dédié au cinéma.

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